Il n’y a rien de plus agaçant que d’écrire un article dans lequel on affirme avec certitude que « soit telle chose se produira, soit telle autre se produira », pour finalement voir se produire quelque chose de complètement différent. Mais c’est justement la situation dans laquelle je me suis retrouvé mercredi après-midi.
Mercredi, le Parlement européen a rejeté un avis, rédigé par une commission de députés européens, qui préconisait une baisse des taux d’imposition sur tous les produits nicotiniques (qu’ils soient mortels ou plus sûrs) et la reconnaissance du fait que les différents produits nicotiniques présentent des profils de risque différents.
Beaucoup (dont moi-même) ont affirmé avec certitude que cela signifierait que la proposition serait renvoyée en commission, où les mentions relatives au risque relatif seraient supprimées. Or, ce qui s’est réellement passé, c’est que les députés européens ont signé une déclaration demandant à la Commission de retirer purement et simplement sa proposition sur la taxation de la nicotine. Une issue potentielle si insolite que je ne l’avais même pas envisagée.
C’est un peu technique, je vais donc passer rapidement sur ce point. Tout d’abord, les députés européens ont voté sur le rapport de la commission (celui qui mentionne la reconnaissance du risque relatif). Ce rapport a été rejeté à 12 voix près.
Les 21 membres de la délégation suédoise ont voté contre cette proposition, non pas parce qu’ils ne croient pas au risque relatif (voir notre entretien avec Charlie Weimers, député européen, pour en savoir plus à ce sujet), mais parce que les taxes proposées sur les sachets de nicotine sont plus élevées que ce que la Suède est prête à accepter et qu’une élection nationale y aura lieu dans quelques mois. Aucun parti ne souhaite être présenté par ses adversaires comme un partisan de taxes élevées sur les sachets de nicotine en cette année électorale.
Si l’on fait abstraction des élections suédoises, ce rapport – qui n’a de caractère contraignant pour personne – sera probablement adopté.
Il y a ensuite quelques votes sur des amendements mineurs. Certains sont adoptés, d’autres non, mais au final, la proposition sur laquelle les députés européens se prononcent ressemble largement à la (pénible) proposition initiale de la Commission européenne.
Les députés européens rejettent alors la proposition de la Commission sans renvoyer la question en commission, ce qui signifie que la décision par défaut consiste à demander le retrait de la proposition.
Les explications à ce sujet divergent.
La personne en qui j’ai le plus confiance en matière de procédure parlementaire est convaincue que le groupe socialiste a commis une erreur et que, de ce fait, les députés ont cru voter sur le rapport de la commission (qu’ils ne soutiennent pas) et non sur la proposition de la Commission (qu’ils soutiennent). Les socialistes, quant à eux, m’ont fait savoir (indirectement) que certains des amendements adoptés les empêchaient de voter pour.
Ils ont depuis réitéré cette position dans un communiqué de presse, profitant de l’occasion pour critiquer le PPE (centre-droit) pour avoir voté aux côtés des députés les plus à droite de l’hémicycle. Cela semble d’ailleurs être leur stratégie politique pour cette législature : perdre, puis rejeter la faute sur ceux qu’ils aiment qualifier de fascistes.
Je n’ai aucune idée de ce qu’il en est réellement, et cela n’a pas vraiment d’importance.
Au-delà du résultat, nous savons désormais qu’une pluralité de députés européens votera en faveur d’un rapport soutenant l’idée selon laquelle certains produits nicotiniques sont moins nocifs que d’autres. 309 l’ont fait la semaine dernière, 21 autres sont suédois et sont favorables à la réduction des risques de manière générale, et le Rassemblement national français (30 députés supplémentaires) s’est abstenu car les taxes sur les cigarettes électroniques prévues dans le rapport de la commission étaient trop élevées à son goût et parce qu’il a également des élections à venir. Leur candidat le plus probable à la présidence, Jordan Bardella, dirige leur groupe au Parlement européen (même si, d’après ce que l’on m’a dit, il s’y rend rarement).
Cela porte à 360 le nombre de députés européens qui ont voté ou qui voteraient en faveur de la réduction des risques. Pour obtenir la majorité absolue (c’est-à-dire la moitié de l’ensemble des députés européens en exercice), il en faut 361 ; or, dans la réalité, les 720 députés ne sont jamais tous présents en même temps lors d’un vote.
C’est tout ce qui compte vraiment. Personne ne se soucie de savoir si le Parlement souhaite ou non que la Commission européenne retire sa proposition relative à la taxe sur la nicotine. Il s’agit d’un avis non contraignant qui aurait été ignoré par les États membres (qui doivent prendre leur décision à l’unanimité), quel qu’en soit le contenu.
Mais nous devrions nous réjouir de disposer d’une majorité parlementaire en faveur de la réduction des risques. C’est important, et cela pourrait bien être le seul obstacle à des interdictions générales de produits lorsque l’UE révisera sa réglementation sur les produits à base de nicotine à la fin de cette année.

